Livre: "Les croisades vues par les arabes" de Amin Maalouf

Publié le par medielivres.over-blog.fr

 


Si après avoir lu des milliers de lignes sur les croisades vous avez le sentiment d'en avoir fait le tour de toutes les façons, si Saladin n'est plus pour vous qu'un personnage vaguement folkorique et ringard pour votre esprit blasé, si la croisade des barons ne suscite en vous plus rien d'autre qu'un mollasson "ah oui, mais c'est du vu et revu, ça",
préparez-vous à tout reprendre du début, parce que ce livre de Amin Maalouf est une pure merveille ! Tout d'abord, j'apprécie particulièrement la subjectivité revendiquée du titre. On sait où l'on va, on ne prétend pas à l'objectivité et il y a derrière cette approche à mon sens une lucidité certaine, une franche reconnaissance des aspects illusoires de l'objectivité qui nous conduit à une écriture décomplexée et dont le lecteur connaît l'intention dès le départ.
    Pour le reste... On découvre avec ce livre l'autre dimension de la croisade, non pas celle où l'on suit les aléas des armées de croisés, mais celle où le sultan Kilij Arslan voit ces hommes arriver pour conquérir ses terres, un changement de point de vue qui modifie tout et nous fait redécouvrir entèrement cette croisade ! Comme souvent pour ce type de sujet, il faut s'attendre à éprouver quelques difficultés à retenir des noms issus de régions dont les intonations sont fort peu francophones,ce qui rend un petit complexe leur mémorisation tout le long du livre, mais cet obstacle est totalement inhérent au sujet donc inévitable. Le récit de la prise d'Antioche (page 33 à 52 pour les éditions "J'ai lu") est très intéressant, de tels rebondissements en feraient un excellent sujet de cinéma, de roman ou de scénario de jeu de rôle ! On découvre finalement dans ce livre un monde musulman complexe et profondément désuni, en fait on découvre surtout que le concept même de monde musulman ne signifiait pas grand chose tant la diversité des points de vue et des intérêts était profonde entre ceux qui se réclamaient de l'islam. Le livre évoque également la grande faiblesse des croisés, à savoir leur faiblesse numérique, et souligne que c'est ce handicap qui les a vraisemblablement poussé à construire sur place des chateaux-forts,c'est à dire à mettre en place les outils indispensables si l'on veut repousser des assaillants très supérieurs en nombre et se maintenir sur place.
Je vous cite au passage un court texte évoquant l'optimisme surréaliste qui animait les troupes franques en 1118, grisées par les victoires précédentes:
"L'arrogances des franj a en effet atteint les limites de l'absurde: début mars 1118, le roi Baudouin, avec exactement deux cent seize chevaliers et quatre cents fantassins a entrepris d'envahir... l'Egypte !" On peut aussi appeler ça de l'enthousiasme , en tout cas il est clair que ces gens croyaient en leur bonne étoile! Un peu trop ici, puisque ce sera un échec, le souverain mourrant en chemin d'une maladie.
On peut néanmoins trouver que la partialité de l'auteur est parfois légèrement trop manifeste. Ainsi, sa citation de Oussama Ibn Mounqidh concernant la soit-disant ignorance des franj en matière de médecine est certes exacte mais incomplète, et la citation complète aurait révélé que Oussama était aussi admiratif d'autres franj dans ce domaine:
"Un artisan de Chayzar, Abou I-Fath, avait un fils dont le cou était rongé de scrofules. S'étant rendu à Antioche pour quelque affaire, il avait emmené le garçon. Un franc remarqua son triste état et dit au père: "Veux-tu ma jurer sur ta religion que, si je te donne un remède pour ton fils, tu n'accepteras ensuite aucune rétribution de la part de tous ceux que tu pourras guérir avec ce remède ?". Abou I-Fath ayant juré, le Franc reprit: "Il te faut des feuilles, non pilées, de la plante que l'on appelle soude. Tu les brûleras et feras tremper le résidu dans un mélange d'huile et de vinaigre très fort. Tu appliqueras le produit sur les scrofules, jusqu'à leur complète résorption. Après quoi, tu promèneras, sur la peau, du plomb passé au feu et enduit de beurre fondu". Les maux du garçon, soumis à ce traitement, disparurent tout à fait et il recouvra la santé. Abou I-Fath tint sa promesse et soigna gratis tous les malades qui se présentaient à lui. J'en ai traité beaucoup d'autres moi-même avec ce remède là, qui agit à chaque fois avec succès." ("Ousama, un prince syrien face aux croisés" de andré Miquel, p 72-73 aux éditions Tallandier).
On peut donc penser que Amin Maalouf a peut être choisi les éléments les plus à charge contre les "franjs", et même si le titre annonçait déjà l'intention, il ne me paraît pas déraisonnable de penser ici que l'auteur va  un peu trop loin dans le parti-pris.
Il n'en reste pas moins que ce livre est absolument incontournable pour quiconque s'intéresse aux croisades, nous avons là une oeuvre passionnante qui renouvellera probablement ce que vous savez déjà du sujet. A lire :)

 

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